Déclaration du réseau CADTM international
11 août par CADTM
Le CADTM international suit avec une profonde indignation et une immense tristesse la tragédie qui s’est déroulée fin juillet et début août 2026 à la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. En quelques jours, des dizaines de milliers de personnes — les estimations vont de 60 000 à 80 000 selon les sources — ont tenté de franchir la frontière, dans le mouvement de traversée le plus massif jamais enregistré en ce lieu. Le bilan humain est lourd et continue de s’aggraver : les autorités espagnoles ont fait état d’au moins 72 morts confirmés au 2 août, un chiffre porté à 88 selon la morgue de Ceuta, tandis que le ministère marocain de l’Intérieur n’en reconnaissait officiellement que 11. Selon l’Association marocaine des droits humains (AMDH), le bilan de la tragédie dépasse 140 morts, atteignant 141 victimes selon son dernier décompte. Les autorités marocaines n’en reconnaissaient officiellement que 11, principalement décédées par noyade, un écart considérable qui alimente les demandes d’enquête indépendante et de transparence sur le nombre réel des victimes. Cet écart vertigineux entre les bilans dit à lui seul le mépris dans lequel sont tenues ces vies humaines par les appareils d’État des deux rives.
À Fnideq, ville marocaine frontalière, les forces de l’ordre ont réprimé dans la violence les personnes candidates à l’exil : canons à eau, gaz lacrymogènes, usage de la force contre des foules parmi lesquelles se trouvaient des mineurs. Des dizaines de personnes, dont des filles et des mineurs, y ont été arrêtées et poursuivies. Du côté espagnol, l’armée a été déployée en renfort de la Guardia Civil, une barrière flottante a été installée au large du brise-lames de Tarajal, et Amnesty International a documenté des violences commises par les forces espagnoles, y compris des renvois expéditifs de mineurs non accompagnés. Le gouvernement marocain a quant à lui choisi de nier toute responsabilité, imputant l’afflux à la désinformation en ligne et aux réseaux de passeurs, sans remettre en cause le rôle structurel qu’il joue depuis des années comme sous-traitant sécuritaire des frontières européennes.
La même logique répressive s’est déployée à plusieurs centaines de kilomètres de là, du côté de Nador et de l’enclave de Melilla. Dès le 30 juillet, des centaines de jeunes, dont de nombreux mineurs, ont tenté de forcer le poste-frontière de Beni Ansar ou de rejoindre Melilla par le port. Selon la section locale de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), ces tentatives ont donné lieu à de violents affrontements avec les forces de l’ordre, faisant de nombreux blessés, à l’incendie de plusieurs véhicules, et à l’arrestation d’un grand nombre de personnes. Le tribunal de première instance de Nador a depuis engagé des poursuites contre une cinquantaine de personnes — les chiffres varient selon les sources entre 40 et 52 — jugées en comparution immédiate pour des faits liés à ces événements. L’AMDH a dénoncé les politiques de l’État et réclamé, comme pour Ceuta, l’ouverture d’une enquête indépendante. Ces événements confirment que la répression et la criminalisation touchent l’ensemble des points de passage vers les enclaves espagnoles, et non le seul axe Fnideq-Ceuta.
Un système de gestion des frontières qui se durcit, une Europe qui s’en félicite
Cette tragédie s’inscrit dans un contexte politique précis : le 26 mars 2026, le Parlement européen a adopté à large majorité un règlement « Retours » durcissant fortement les règles d’expulsion — détention administrative étendue à 24 mois, création de « hubs de retour » hors UE, reconnaissance automatique des décisions d’expulsion entre États membres, et recours suspensifs limités. Ce texte est passé grâce à une alliance inédite entre la droite classique et plusieurs partis d’extrême droite européens (ceux de Giorgia Meloni, Jordan Bardella et l’AfD allemande), malgré l’opposition de la gauche, des Écologistes et des libéraux — confirmant que la droite européenne n’hésite plus à s’allier avec l’extrême droite dès qu’il s’agit de durcir la politique migratoire.
La réaction des institutions européennes aux événements de Ceuta prolonge la même orientation. Réunis en urgence le 4 août, les ministres de l’Intérieur de l’UE ont jugé que l’Europe avait « réussi le test » de la résilience de ses frontières extérieures, sans qu’aucune remise en cause de la politique d’externalisation ne soit à l’ordre du jour. Vingt-deux États membres ont réclamé un renforcement de la protection des frontières extérieures, l’Italie a rétabli temporairement des contrôles aux frontières avec l’Espagne, et la présidente de la Commission européenne a présenté cette crise comme un « avertissement » appelant à plus de moyens sécuritaires — jamais comme le signal d’un système à bout de souffle. Pas un mot, en revanche, sur les dizaines de morts, ni sur les causes économiques et sociales qui poussent des dizaines de milliers de personnes à risquer leur vie en quelques jours.

