Article publié le 15.01.2026 par FNE
L’été dernier, plus de 2 millions de personnes s’étaient mobilisées pour s’opposer à la Loi Duplomb. Alors que le débat promis pour faire suite à cette pétition a (encore) était repoussé d’un mois, Sébastien Lecornu a annoncé pour mars prochain une nouvelle loi agricole, ainsi que d’autres mesures visant à apaiser la colère des agriculteurs. Des annonces inefficaces pour aider réellement les agriculteurs mais qui vont peser lourdement sur l’ensemble de la population, en termes de santé, d’accès à l’eau potable, d’environnement et de finances publiques.
Eau
Ce qui a été annoncé : une loi (sans précision), le déblocage d’un « maximum de projets » d’irrigation agricole et la suspension jusqu’en septembre des nouveaux arrêtés préfectoraux fixant les volumes d’eau prélevables pour l’irrigation. En outre, suivant la demande de la FNSEA, un travail sera lancé sur la représentativité du monde agricole dans les commissions locales de l’eau.
Pourquoi c’est une mauvaise idée : la ressource en eau disponible va en se raréfiant : la contrainte n’est pas la réglementation qui protège ce bien commun, mais bien le changement climatique et nos usages déséquilibrés. Aujourd’hui, dans plus d’un tiers de la France hexagonale, l’eau disponible est inférieure aux besoins de la population, qu’il s’agisse d’une période de sécheresse ou non. Les mesures annoncées sont :
-Injustes : en suspendant les arrêtés préfectoraux encadrant les prélèvements en eau, Sébastien Lecornu empêche toute mise à jour du partage de l’eau, y compris quand les déséquilibres sont déjà manifestes. Il ignore ainsi les recommandations des scientifiques et de son propre service de prospective soulignant le nécessaire encadrement de l’irrigation en matière de surface et de demande en eau.
-Fallacieuses : le Premier ministre reprend le narratif des lobbys irrigants disant que les projets de stockages seraient systématiquement “bloqués”. Pourtant, entre juin 2022 et juin 2023, 56 nouvelles retenues ont pu être mises en service. En 2025, le fond hydraulique agricole (une enveloppe d’aide publique de 20 millions d’euros) a financé la création de 23 ouvrages de stockage de l’eau et l’agrandissement d’un ouvrage existant, ainsi que la rénovation et l’optimisation de réseaux d’irrigation. Les stockages ne sont pas contestés par principe. C’est leur localisation, leur destination, leur multiplication et surtout leur systématisation qui l’est.
-Inadaptées : l’irrigation et le stockage d’eau, en particulier sur les grandes cultures de modèle intensif, se poursuivent sans qu’une trajectoire de sobriété, pourtant urgente, ne soit définie par les politiques publiques. Afin de s’adapter à la raréfaction de la ressource, il faut accompagner les agriculteur·ices vers un autre modèle agricole avec des productions moins consommatrices en eau et des cultures diversifiées, et soutenir les pratiques agroécologiques qui préservent les sols et utilisent l’eau de manière raisonné. L’agriculture ne s’adaptera pas en multipliant les stockages et l’irrigation. Au contraire, les agriculteur·ices se retrouvent enfermé·es dans une dépendance à l’eau toujours plus forte et coûteuse.
-Malhonnêtes : Sébastien Lecornu reprend et consolide une fake-news du lobby irrigant : le monde agricole serait mal représenté dans les commissions locales de l’eau. Un rapport de Greenpeace pointe au contraire la sur-représentation (en effectif et en temps de parole) de l’agro-industrie dans les instances locales de l’eau. Des instances par ailleurs malmenées par la FNSEA et la Coordination rurale qui se permettent d’en bloquer physiquement les réunions lorsque les décisions leurs déplaisent. Soulignons enfin que les acteurs de l’agriculture biologique et paysanne (FNAB, Confédération Paysanne, CIVAM, …) sont souvent exclus ou oubliés des instances locales (Commissions Locales de l’Eau, PTGE, COPIL d’animation de captages …).
Loup
Ce qui a été annoncé : une loi (sans précision)
Pourquoi c’est une mauvaise idée : l’annonce est très floue mais l’idée semble être de faciliter la possibilité d’abattre des loups, alors même que le gouvernement vient déjà d’augmenter le nombre de loups qui pourront être abattus. C’est une méthode :
-Inefficace : il n’existe aucune étude démontrant qu’abattre des loups a une efficacité pour réduire les dégâts sur les troupeaux. Au contraire, les études existantes montrent que les foyers de prédation sont peu corrélés aux effectifs de loups et que les tirs de loup pourraient même aggraver la prédation du bétail (notamment parce que la désorganisation des meutes engendrée par les tirs entraîne une hausse des attaques l’année suivante). Trois décennies de présence du loup montrent que c’est la mise en œuvre effective des moyens de protection (surveillance, chiens de troupeau…) qui permet de prévenir le plus efficacement les dommages.
-Destructrice : les études démontrent également que multiplier les tirs aggrave fortement le risque de décroissance de la population, menaçant la viabilité à long terme des loups en France.
Pesticides et néonicotinoïdes
Ce qui a été annoncé : la possibilité de réautoriser certains néonicotinoïdes, et notamment l’acétamipride, dont la réautorisation votée dans la loi Duplomb avait été censurée par le Conseil Constitutionnel. La défense par la France d’une réforme du droit européen, pour qu’un État ne puisse pas interdire un pesticide autorisé ailleurs en Europe.
Pourquoi c’est une mauvaise idée :
-Pour l’agriculture : Les néonicotinoïdes sont des insecticides qui attaquent le système nerveux des insectes. Les substances affectent notamment aux abeilles et autres insectes pollinisateurs, ce qui a des conséquences désastreuses à moyen/long terme sur les cultures (la majorité de la pollinisation des cultures dépendant de ces insectes). La France a interdit les néonicotinoïdes en 2018 en raison de tous les risques pour la biodiversité et donc le futur de l’agriculture.
-Pour la santé : l’ANSES a établi en 2017 les effets de l’acétamipride sur la santé humaine, et notamment sur le foie. De nombreuses études montrer que l’exposition à la molécule peut aussi affecter le fœtus et le fonctionnement des neurones, et son métabolite (issu de la dégradation de la molécule) a déjà été retrouvé dans le liquide du cerveau d’enfants.
L’échelle européenne ne doit pas être un prétexte pour une protection de la santé et de la biodiversité moins-disante, mais au contraire un espace où la France devrait porter l’alignement des États sur des politiques de protection de l’environnement, de la santé et de l’agriculture ambitieuses.
Nitrates
Ce qui a été annoncé : des dérogations à l’encadrement des épandages d’élevage à l’origine de la dissémination de nitrates seront autorisées par les préfets et la France défendra au niveau européen un affaiblissement de cet encadrement.
Pourquoi c’est une mauvaise idée : ces dérogations sont :
-Risquées pour notre santé : Une étude confirme l’existence d’une association entre le risque de cancer colorectal et l’exposition aux nitrites et/ou aux nitrates. L’application du principe de précaution pour limiter les contaminations est donc nécessaire. Les nitrates d’origine agricole sont également à l’origine des marées vertes en Bretagne.
-Coûteuses pour nos impôts : Comme le souligne notre association membre Eau et Rivières de Bretagne dans son communiqué, la France est la plus mauvaise élève européenne en la matière et a déjà été poursuivie par la Cour de justice européenne à 3 reprises pour sa mauvaise gestion des nitrates. Les mesures annoncées vont mener à une condamnation de la France, qui devra payer de lourdes amendes et astreintes. C’est donc le contribuable français qui paiera les cadeaux de Sébastien Lecornu à la FNSEA.
Justice
Ce qui a été annoncé : une simplification les règles du contentieux pour «lutter contre les recours abusifs»
Pourquoi c’est une mauvaise idée :
-Contraire à l’État de droit : depuis plus de 40 ans, l’accès à la justice est régulièrement réduit au prétexte de lutter contre les recours abusifs. Si des recours « maffieux » ou malveillants existent en effet, toutes les études sur le sujet démontrent qu’ils restent marginaux, qu’ils ne concernent pas l’action des associations (qui n’ont jamais été sanctionnées pour cela), et que le droit existant permet déjà de les sanctionner. Les juges reconnaissent au contraire la légitimité de nos actions en justice. Le but réel de cette mesure est de diminuer les recours en justice, légitimes.
-Inefficace : ce ne sont pas les associations qui annulent certains projets de méga bassines mais les juges, car ils sont illégaux, du fait notamment d’une mauvaise prise en compte de la réalité écologique des sites.
Les annonces faites par Sébastien Lecornu vont à l‘encontre de tous les rapports scientifiques. Ces décisions ont été prises en contournant les instances de dialogue existantes, qui visent à assurer un bon équilibre des différents enjeux. Les colères légitimes du terrain, notamment contre l’accord avec le MERCOSUR, sont utilisées par la FNSEA pour remettre en cause les normes environnementales et la transition que nous défendons, et pour nourrir une fracture artificielle entre monde agricole et mouvements écologistes. Alors que le monde agricole subit de plein fouet les conséquences du changement climatique et de l’érosion de la biodiversité, faire des normes environnementales le bouc émissaire de la crise du secteur est un non-sens dangereux. En effet, la transition agroécologique est la solution pour assurer la durabilité de l’agriculture et sa résilience face aux enjeux écologiques (sécheresses, effondrement de la biodiversité, épuisement des sols…) ainsi qu’aux crises géopolitiques.
Dans la demande légitime des agricultrices et agriculteurs de vivre dignement de leur travail, l’environnement n’est pas la cause du problème, c’est encore et toujours la solution.