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Tribune de Nathalie Tehio « Lutter contre la fascisation des esprits »

Tribune de Nathalie Tehio, présidente de la LDH, publiée sue Médiapart le 27 février 2026

La facilité avec laquelle les extrêmes droites ont imposé leur narratif lors des coups mortels portés à l’un de leurs militants, Quentin Deranque, repose la question du pluralisme des médias. Nombre de médias grand public affirment de plus en plus ouvertement leurs liens avec l’extrême droite, ainsi que le démontre l’arrivée du directeur de Frontières sur CNews, tandis que d’autres montrent une porosité croissante à ses discours et à sa vision haineuse de la société.

La façon dont le gouvernement a réagi interroge également. Ainsi, comment comprendre que le Garde des Sceaux désigne immédiatement des coupables politiques potentiels, avant même l’annonce du parquet, seul habilité selon le code de procédure pénale à faire un point sur une enquête en cours ? Le ministre s’est ainsi affranchi du secret de l’enquête et, alors qu’il est censé protéger l’institution judiciaire, cette désignation a exercé une pression sur le parquet, qui lui est hiérarchiquement subordonné.

Il est possible que le gouvernement ait notamment voulu empêcher tout questionnement sur l’inadéquation du dispositif de maintien de l’ordre, au-delà de la protection des participantes et participants à la réunion où intervenait Rima Hassan, face au déploiement en plusieurs endroits de groupes d’extrême droite dont la contre-manifestation de Némésis. C’est le rôle de l’Etat de permettre la tenue pacifique d’une réunion, à plus forte raison dans un établissement d’enseignement supérieur, et à ses alentours, en tenant compte du contexte. A cet égard, la capacité qu’ont montrée les groupes d’extrême droite de s’attaquer à des réunions en plusieurs lieux universitaires doit être reliée à la relative impunité dans laquelle ils agissent depuis quelques années.

Le ministre de l’Enseignement supérieur n’a pas été en reste en imaginant en réaction interdire toute réunion au sein des établissements, alors qu’il n’en a pas la compétence et que le principe de liberté qui prévaut en démocratie impose à l’Etat de tout mettre en œuvre pour en permettre la tenue.

Le discours de ministres stigmatisant la gauche[1] a un temps occulté totalement le danger des extrêmes droites. Ce danger s’exprime par leur programme de suppression de certains droits et d’exclusion d’un « Autre » absolu désigné, de façon toujours plus large, et par les groupes néo-nazis qui prospèrent notamment à Lyon et commettent des violences politiques majeures. La sociologue Isabelle Sommier rappelle que depuis 2022 six morts recensées sont dues « à des activistes de la droite radicale »[2]. Les saluts nazis vus lors des manifestations ont encore pu être effectués lors de la marche du samedi 21 février à Lyon, en dépit des consignes données pour éviter les critiques.

Pendant que, contre toute rationalité, on fait porter le débat public sur une gauche dont le combat inclurait d’assassiner pour des raisons politiques, il n’y a pas d’indignation au fait que Bruno Retailleau reprenne à son compte une orientation politique qui caractérise l’extrême droite, s’attaquant à la légitimité d’encadrer le pouvoir des institutions par les règles de l’Etat de droit. La « volonté du peuple » exprimée dans l’élection permettrait aux élus de décider de tout sans respecter les droits et libertés inscrits tant dans le bloc de constitutionnalité (notamment la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 et le Préambule de la Constitution de 1946) que dans les conventions internationales. On a là des dirigeants qui se réclament de la droite et du centre-droit qui franchissent la ligne rouge, rejoignant le socle de base des orientations de l’extrême droite.

 

De même, le débat sur le réel danger est occulté alors que les alliances électorales dans certaines communes entre des partis d’extrême droite et ceux de la droite censée être « républicaine » démontrent la porosité non seulement des idées mais du personnel politique, du moins pour toute une frange de cette droite. Face à cela, les expressions de refus de toute alliance ou confusion idéologique avec l’extrême droite, particulièrement importantes à droite comme au centre-droit, doivent être soutenues tant elles sont cruciales pour que la bascule à l’extrême droite n’ait pas lieu.

C’est là l’enseignement de cette affaire dramatique : la lutte contre la fascisation des esprits impose de ne pas se tromper de cible. C’est bien le risque d’arrivée au pouvoir de partis qui veulent anéantir l’Etat de droit qui doit mobiliser toutes celles et tous ceux qui sont attachés à la démocratie.

La lutte contre les extrêmes droites, mais pas par n’importe quels moyens : là est l’impasse politique de certains jeunes tentés par la violence politique, qui abîme la démocratie, car celle-ci est un régime organisant la conflictualité et le dissensus par des voies pacifiques.

Le combat antifasciste, dans son histoire et dans les faits aujourd’hui, est d’essence non-violente. Il ne saurait être criminalisé alors qu’il est indispensable pour contenir l’influence des idées de l’extrême droite et sa capacité croissante à intimider, non sans lien avec l’apathie et désormais souvent la complaisance des milieux politiques et médiatiques.

Et alors que nous avons expérimenté un déchaînement politico-médiatique qui a autorisé certains à exprimer une solidarité avec l’extrême droite bien au-delà de l’expression du rejet du drame mortel, dans un renversement de valeurs confondant, des lois toujours plus liberticides continuent d’être proposées et votées : celles renforçant la surveillance sous prétexte de Jeux olympiques, ou pour aider les commerçants (IA pour détecter les vols) ; celle augmentant les pouvoirs de la police municipale, pourtant non contrôlée par l’autorité judiciaire ; celle assimilant antisémitisme et antisionisme, dite proposition de loi Yadan, extrêmement dangereuse pour la liberté d’expression… On voit où mène la logique de « gages à l’opinion », cache-misère de véritables renoncements face au projet brutal et inégalitaire des extrêmes droites.

La démocratie est bien en danger, car plus les libertés régressent, plus il y a accoutumance de la population, qui ne se rend pas compte qu’on la prive des moyens de les revendiquer. Et le risque d’arrivée au pouvoir des extrêmes droites se double d’une détérioration déjà existante des contre-pouvoirs et des outils supplémentaires donnés à l’exécutif pour asseoir une politique autoritaire.

A cela s’ajoute une police dont on amoindrit les contrôles : Laurent Nuñez promet un projet de loi posant une présomption d’usage légal des armes. La loi de 2017 a déjà facilité l’emploi d’une arme, provoquant de nombreux morts ou blessés graves, mais ce projet serait un blanc-seing donné par avance puisqu’il n’y aurait alors pas d’enquête diligentée, le ciblage discriminatoire de jeunes hommes d’origine subsaharienne ou maghrébine ne sera toujours pas interrogé. Qu’en sera-t-il si les extrêmes droites sont aux commandes ?

Les mobilisations de la société américaine, scandalisée à juste titre par deux meurtres commis par l’ICE filmés en direct, donnent de l’espoir dans la capacité de résistance de la population. Mais mieux vaudrait lutter avant, plutôt que de laisser les extrêmes droites et une partie de la droite dérouler leur discours stigmatisant des boucs émissaires, déshumanisant certains, ce qui ne peut aboutir qu’au pire.

Il y a urgence à lutter contre le risque de fascisation en France et en Europe.

Nathalie Tehio, présidente de la LDH

 

[1] Le comble ayant été atteint par Aurore Bergé, qui parle de « parti anti-France », reprenant ainsi le vocabulaire d’un théoricien d’extrême droite antisémite, Charles Maurras (visant les étrangers, les juifs, les protestants…), ou celui de Vichy, pour désigner un « ennemi ».
[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/19/isabelle-sommier-sociologue-les-violences-politiques-connaissent-une-augmentation-significative-avec-un-doublement-des-agressions-depuis-dix-ans_6667345_3232.html

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