Article publié par >ATD quart monde le 10.04.2026
La France aux milles fromages, la France dont le repas gastronomique et l’art du bien-manger sont inscrits au patrimoine mondial de l’Humanité, la France … frappée par la malnutrition. Un comble ! Mais c’est quoi la malnutrition ? Explications.
La malnutrition c’est ne pas manger à sa faim
« _ Ma mère quand on était petits, combien de fois elle est allée au lit la faim au ventre. Mais nous, on n’a jamais été au lit la faim au ventre.
_ Moi c’est pareil. C’est toujours les enfants d’abord. Je leur donne à manger et dans ma tête c’est : ‘Pourvu qu’il y en ait un qui ne veut pas tout, au moins je mangerai !’ Mais il y a le deuxième qui dit : ‘Je peux lui prendre, elle n’en veut plus ?’ ‘Ben vas-y !’ Bon ben, on boit un verre d’eau, un verre de café » rapportaient en novembre 2012, des militants d’ATD Quart Monde au Réseau santé Wresinski.
En 1985, à leur création, les Restos du Coeur distribuaient 8,5 millions de repas, désormais ce sont plus de 160 millions. Même son de cloche, du côté des Banques alimentaires, le public s’agrandit de nouvelles têtes. En 2024, 22 % des personnes qui ont eu recours à l’aide alimentaire étaient en emploi, 20 % étaient à la retraite, 26 % habitent à la campagne. Et encore, toutes les personnes qui pourraient prétendre à cette aide ne la sollicitent pas. D’après une étude du Crédoc, aujourd’hui 16 % de la population française déclare ne pas avoir assez à manger. La faute aux revenus (salaires comme les minimas sociaux) qui stagnent. À son instauration, le RMI était fixé à 49 % du salaire minimum, aujourd’hui le RSA c’est 39 %. La faute surtout aux dépenses contraintes qui augmentent : le loyer, le tickets de bus, l’essence, la facture de gaz, d’électricité, tout coûte plus cher. Alors mécaniquement, on rogne sur le budget des courses, on saute des repas, on rétrécit les portions.
La malnutrition c’est ne pas avoir accès à une alimentation saine et durable
Manger cinq fruits et légumes par jour, manger bio et équilibré, c’est un devoir pour notre santé et notre planète, nous rabâchent les campagnes du Ministère de la Santé. Pas faux, mais c’est vite oublié que les 8 millions de personnes en France en insécurité alimentaire, selon les chiffres de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), n’ont pas le choix. Dans les associations d’aide alimentaire, on prend ce qui vient des dons des particuliers ou des entreprises. Dans les super et hypermarchés, faute de moyens, on se rabat sur les pâtes ou viennoiseries*, plutôt que sur les fruits et légumes. Penser que bien manger est une question d’éducation et de volonté, c’est aussi oublier les stratégies affûtées du marketing et de la publicité. Les dépenses annuelles de publicité et communication du secteur agroalimentaire (5,5 milliards d’euros, soit 1000 fois le budget de communication du programme national Nutrition Santé) orientent vers les produits trop gras, sucrés ou salés.
Tout cela inévitablement se paie … sur la santé des plus précaires. L’obésité est deux fois plus élevée chez les catégories populaires (employés et ouvriers) que chez les cadres (18 % contre 9,9 %). Les 10 % les plus pauvres risquent trois fois plus de souffrir de diabète que les 10 % les plus riches. Ce risque est 2,2 fois plus élevé en ce qui concerne les maladies du foie ou du pancréas et les maladies psychiatriques.
La malnutrition c’est quand on n’a pas de plaisir à se mettre ensemble…
« C’est trop dur dans les regards. Quand on a des problèmes, on s’engueule, on se fuit, on n’a pas envie de se mettre à table ensemble pour constater qu’on n’a pas les moyens de manger. Mettez-vous à notre place : logement insalubre, voisins bruyants, le père qui n’est pas rentré, la mère qui travaille le soir à faire des ménages dans les bureaux, le frère qui est dans la rue » témoignait Marie-France Zimmer. Militante ATD Quart Monde dans la Revue Quart Monde n°25, « Se nourrir lorsqu’on est pauvre », publié en juin 2016. Les difficultés d’accès à l’alimentation mettent à mal les notions de plaisir et de convivialité, elles affaiblissent le rôle social de l’alimentation.
La malnutrition nous coûte un pognon de dingue
Notre système alimentaire contribue pour près d’un quart des émissions de gaz à effets de serre. Outre l’environnement, il a des impacts sociaux et sanitaires. Et nous dépensons « un pognon de dingue » pour compenser et réparer les dégâts. Le Secours Catholique – Caritas France, dans son rapport « L’injuste prix de notre alimentation », a chiffré l’addition à 19 milliards d’euros par an, soit près du double que le budget alloué en 2024 à la planification écologique. Et c’est sans compter les 48,3 milliards d’euros de soutien public au système agricole et alimentaire, ni la perte de biodiversité, la dégradation des sols, la pollution des eaux qui se paieront bien un jour.
Lucile Chevalier
Notes
(1) L’association Familles Rurales, en se basant sur les bénéfices réalisées par les super et hypermarchés, données publiques, soupçonne ces derniers de gagner de l’argent sur les fruits et légumes pour mieux en perdre sur les aliments plus gras et plus sucrés comme ceux du rayon viennoiserie/pâtisserie. Elle a saisi l’Autorité de la concurrence pour demander une enquête sur la manière dont le secteur fixe les prix.
