Extraits de l'éditorial de Vincent Lucchese, publié par Reporterre le 04.04.2026
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Conquête et quête de puissance
Tout ça pour quoi ? Certainement pas pour la science. Celle-ci sert trop souvent de prétexte et de cache-misère à l’inutilité des vols spatiaux habités. La plupart des missions scientifiques d’exploration du cosmos sont tout aussi bien, voire mieux réalisables par des robots, à un coût infiniment moindre. C’est d’ailleurs ce que notait l’un des chercheurs interrogés par la revue scientifique Nature le 31 mars, témoignant du peu d’enthousiasme, voire du désintérêt d’une bonne partie de la communauté scientifique pour le programme Artemis.
Il convient de bien distinguer deux choses : l’exploration spatiale de la conquête spatiale. La première, animée par l’esprit de curiosité, la fascination pour les mystères de l’univers, le désir de mieux comprendre le monde, peut être pleine des vertus de la science, y compris dans le lancement de satellites d’observation, cruciaux aujourd’hui pour étudier le climat terrestre, entre autres.
La conquête spatiale, elle, relève d’une tout autre ambition. Il s’agit de coloniser de nouveaux territoires, de faire frémir les nationalismes en plantant des drapeaux et d’exploiter sans limites les ressources minérales des corps célestes. C’est d’abord et avant tout une course à la puissance et aux symboles de puissance.
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Revenir sur Terre
C’est pourtant tout l’inverse. La véritable leçon que nous livre l’astronomie, c’est que la Terre est irremplaçable pour l’humanité. Pour qui écoute vraiment la science, il est clair que la priorité absolue devrait être de nous concentrer sur notre planète et la dégradation cataclysmique de la biosphère que nous provoquons.
Loin d’être une ambition à la baisse, cela suppose au contraire de mobiliser des trésors d’ingéniosité humaine. Quoi de plus complexe et fascinant que d’essayer de comprendre la vie des millions d’organismes du sol et de les intégrer à un projet titanesque de révolution agroécologique mondiale ? Quelle aventure scientifique plus passionnante que de déchiffrer le chant des baleines et les pouvoirs secrets des arbres ? Quel défi pour l’imagination plus ambitieux que de trouver comment démanteler l’ensemble des multinationales pétrolières sans provoquer de crise financière globale ?
Ces grands enjeux n’ont qu’un défaut : ils ne favorisent ni ne génèrent aucun accroissement des profits du capital. Ce sont pourtant eux, et non les aventures frelatées de la propagande astrocapitaliste, qui mériteraient encore l’étiquette de « progrès ».
Il est plus qu’urgent de mener cette guerre des imaginaires, pour que davantage d’énergie et d’attention médiatique soient accordées à ces sujets qu’à la balade cosmique de quatre astronautes. Si cela advient un jour, l’humanité aura peut-être commencé à devenir adulte, et à accepter sa finitude, condition paradoxale de sa survie.
