Article de Pierre Jacquemain, publié dans Politis le 30.03.2026
Il suffit parfois d’observer ce dont on ne parle pas pour comprendre ce qui dérange vraiment. Dans le brouhaha médiatique, certains faits glissent entre les lignes, comme s’ils ne méritaient ni urgence ni gravité. Le racisme visant plusieurs maires récemment élus, souvent jeunes, souvent racisés, souvent issus de territoires populaires, appartient manifestement à cette catégorie d’invisibles.
Le cas de Bally Bagayoko, le nouveau maire LFI de Saint-Denis, est emblématique. À peine élu, il s’est trouvé confronté à des attaques dont la violence symbolique dépasse largement le cadre de la critique politique classique. Sur CNews, le psychologue Jean Doridot s’est cru autorisé à convoquer une pseudo-anthropologie douteuse, évoquant « l’homo sapiens » et la figure du chef tribal.
Dans la même veine, le polémiste Michel Onfray a parlé de « mâle dominant », ramenant l’exercice d’un mandat démocratique à des imaginaires primaires, sinon racialement connotés. Que ces propos aient pu être tenus sans susciter une indignation politique massive interroge. Où sont les condamnations fermes ? Où est cette vigilance que l’on nous présente, à juste titre, comme non négociable dès lors qu’il s’agit d’autres formes de racisme ?
Lorsque Jean-Luc Mélenchon évoquait un antisémitisme « résiduel », la classe politique s’était immédiatement dressée pour dénoncer ses mots. Mais face aux attaques visant des élus racisés, le silence domine ou, pire, la minimisation.
Dans le même temps, l’attention médiatique se concentre ailleurs. Quelques installations de conseils municipaux, parfois plus animées que de coutume, deviennent des sujets en boucle. Les images tournent, les commentaires s’enchaînent, et une narration s’impose : celle d’élus insoumis supposément violents. La disproportion est flagrante. Des incidents marginaux occupent l’espace public, tandis que le racisme structurel dont sont victimes ces élus reste relégué à la marge, traité comme un épiphénomène, sinon ignoré.
Ce deux poids deux mesures n’est pas nouveau, mais il devient ici particulièrement visible. Sur la question de l’antisémitisme, et c’est heureux, aucune ambiguïté n’est tolérée. Les mobilisations sont massives, les condamnations immédiates. Mais pourquoi cette exigence s’effrite-t-elle dès qu’il s’agit d’autres formes de racisme ? Pourquoi la solidarité républicaine semble-t-elle à géométrie variable ?
Asymétrie
Cette asymétrie se retrouve jusque dans les réactions internationales. Ces derniers jours, Netanyahou a empêché le patriarche de célébrer les Rameaux à Jérusalem-Est. Une situation sans précédent. Les pays occidentaux ont rapidement condamné cette décision, Emmanuel Macron en tête. Même Giorgia Meloni, pourtant considérée comme proche de Netanyahou, a convoqué l’ambassadeur d’Israël à Rome. Dans le même temps, l’interdiction faite aux musulmans d’accéder à leurs lieux de culte à Jérusalem-Est, notamment à la mosquée Al-Aqsa, pendant le ramadan n’a suscité aucune condamnation. Là encore, la hiérarchie implicite des indignations interroge, et fragilise l’universalité proclamée des principes.
Ce qui se joue aujourd’hui, c’est de savoir si la République accepte pleinement sa propre diversité. Les élus racisés ne demandent pas de traitement de faveur. Ils demandent simplement que les attaques dont ils sont la cible soient reconnues pour ce qu’elles sont, et combattues avec la même détermination que toutes les autres formes de racisme.
À défaut, c’est une fracture démocratique qui se creuse. Car en tolérant l’intolérable, en hiérarchisant les indignations, on envoie un message dangereux : celui d’une République qui protège mieux certains de ses enfants que d’autres. Pendant ce temps-là, dans les municipalités RN nouvellement élues, on retire les drapeaux européens des mairies et on fait la chasse aux pauvres et aux étrangers. Mais ça, tout le monde s’en fout…

Le polémiste Michel Onfray sur le plateau de CNews, le 28 mars 2026.
© Photomontage Politis