Article publié le 10 mars 202- par FNE
Du 23 au 27 mars, le tribunal judiciaire de Nancy va consacrer 5 jours de procès à l’affaire des décharges illégales, laissées à l’abandon par Nestlé Waters Supply Est autour de ses usines d’embouteillages dans les Vosges. L’ampleur de cette affaire donne le vertige : plus de 360 000 m3 de déchets, soit 140 piscines olympiques, répartis sur 4 décharges, et des quantités extrêmement inquiétantes de microplastiques qui se décomposent depuis des dizaines d’années. C’est ce que révèle une expertise judiciaire indépendante.
Quel est l’enjeu de ce procès contre Nestlé Waters ?
L’enjeu majeur de ce procès historique concernera la responsabilité de la société Nestlé Waters Supply Est et le devenir de ces décharges face aux risques pour l’environnement et la santé des personnes habitant à proximité. En effet les taux de microplastiques révélés dans l’eau et les sols sont exorbitants et inédits.
Nos associations France Nature Environnement, Lorraine Nature Environnement et Vosges Nature Environnement seront parties civiles et porteront la voix de l’environnement pour rappeler à Nestlé Waters ses anciens engagements à dépolluer ces zones.
Une bombe à retardement passée sous silence par Nestlé
L’histoire commence dans les années 1970, au début de l’ère du tout plastique et du tout jetable. On fabriquait des bouteilles en usine, on jetait les bouteilles ratées par camions entiers dans des fosses, et on y mettait le feu. Le plastique semblait être une révolution et on ne se posait pas de questions sur l’impact de ses composants dans l’environnement et sur l’impact de ces feux.
En 1992, Nestlé Waters Supply Est rachète les usines d’embouteillage de Vittel et Contrexéville, et avec ces usines, leurs décharges. Mais comment ces décharges ont-elles pu ensuite passer inaperçues ? Sophie Dubois, l’actuelle présidente de Nestlé France, déclarera en avril 2021 devant la commission d’enquête parlementaire portant sur la mainmise sur les ressources en eaux par le privé : « Les représentants de Nestlé Waters ont bien eu connaissance de ces décharges dès 2014, mais n’en ont informé l’État qu’en 2021. ».
Une alerte lancée pour protéger la santé des consommateurs et habitants
Il faudra attendre des plaintes associatives et l’enquête du pôle régional environnement du parquet de Nancy qui révélera que 9 décharges contenaient des déchets industriels en lien avec les usines du groupe Nestlé, dont 5 décharges à ciel ouvert et 4 sites enfouis. L’une de ces décharges représente à elle seule l’équivalent d’un immeuble de déchets de 6 étages, sous terre.
Une expertise indépendante contredira, durant l’enquête, les données fournies par les prestataires de Nestlé sur la pollution des eaux souterraines et du sol de ces décharges enfouies. Dans deux décharges, les particules de microplastiques atteignent un taux jamais vus en Europe : elles étaient 10 à 30 millions de fois supérieur à celui de la Seine.
En octobre 2025, le créateur de contenus Jo Urbex publiait une vidéo sur cette affaire pour faire prendre conscience de l’impact de cette pollution.
Pollution aux microplastiques : des études scientifiques alarmantes
On le sait aujourd’hui, chaque personne risque d’absorber des microplastiques, à travers sa peau, l’air qu’elle respire, la nourriture qu’elle consomme et l’eau qu’elle boit. Ces particules s’infiltrent alors dans tous nos organes : reins, foie, poumons, intestins, organes sexuels, jusque dans les placentas des nouveaux-nés et les tissus de notre cerveau !
Ici, les enquêteurs dressent donc un constat effarant sur ces plastiques, pointant : « une dégradation substantielle en ce qu’ils sont fragmentés en micro voire nanoplastiques, imprégnés et diffusés dans les sols et les réseaux d’eaux souterraines ». D’autant que ces études n’ont pu analyser que les microplastiques, en raison des coûts. Et il ne s’agit probablement que de la partie visible de cet iceberg de pollution chez Nestlé : des nanoplastiques sont aussi potentiellement présents et les brûlages de déchets ont créé une forte concentration de polluants (métaux lourds, composés organiques volatils ou COV, dioxines…).
Des microplastiques dans les eaux en bouteille
L’OFB alertait aussi sur les dangers des concentrations anormales en microplastiques, découvertes dans les eaux de Nestlé destinées à être consommées. Il est donc à prévoir que la question du lien entre ces résultats et le scandale de la microfiltration illégale des eaux en bouteilles du groupe Nestlé devrait être posée à l’audience. Tout comme la question du devenir de ces sites industriels d’embouteillages des Vosges, étant donné le souhait actuel de Nestlé de les revendre…
Des études démontrent les risques pour la santé
« Le rapport De la pollution à la solution, publié par le PNUE en 2021, alerte sur le fait que les substances chimiques présentes dans les microplastiques « sont associées à de graves répercussions sur la santé, en particulier chez les femmes. Il peut s’agir de changements concernant l’expression des gènes humains, le développement cérébral et la fréquence respiratoire, entre autres problèmes de santé ».
Mathilde Body-Malapel, chercheuse à l’université de Lille et à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) indique : « On a des preuves chez l’Homme et chez la souris que les microplastiques pourraient augmenter le risque cardiovasculaire ».
Une audience décisive et un espoir de dépollution
France Nature Environnement sera présente aux 5 jours d’audience : les juges devront notamment estimer si Nestlé a dégradé substantiellement les eaux souterraines et les sols en ne gérant pas les lixiviats* des décharges contenant des microplastiques. En effet, ces derniers ont imprégné les sols et les réseaux d’eaux souterraines, contrairement à ce que prétendait Nestlé durant l’enquête. Cette pollution est toujours en cours !
*ℹ️ Ce sont les liquides très polluants présents dans les décharges. Ils sont le fruit de la fermentation et de la décomposition des composés chimiques avec les matières biologiques, et de l’infiltration de l’eau de pluie.
Malgré le danger, une dépollution qui se fait attendre
Pourtant l’État ne semble pas avoir pris la mesure de la dangerosité de ces décharges. Il a prescrit des évaluations, une surveillance partielle, mais 5 ans plus tard, l’État reste bien silencieux face à une expertise judiciaire qui contredit les résultats fournis par Nestlé. Le sujet atterrit donc aujourd’hui sur le bureau de la justice nancéienne.
En 2021, Nestlé assurait « vouloir assumer financièrement l’intégralité de l’assainissement » de ces collines de plastique. Nestlé a bien compris le risque réputationnel et financier de cette affaire qui s’ajoute aux prélèvements illégaux, et aux microfiltrations interdites…
La remise en état doit donc impérativement être ordonnée par la justice pour faire cesser cette bombe à retardement de pollution.
