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Nourrir les poissons d’élevage à base d’insectes ou de soja : l’idée miraculeuse qui s’est effondrée

Extraits de l'article de Ian Urbina , publié par Reporterre le 09.10.2026

Pour en finir avec la farine de poissons sauvages, l’aquaculture mise sur celles à base de soja et d’insectes pour nourrir ses poissons d’élevage. Elles sont loin d’être l’alternative miraculeuse qui permettrait de verdir une industrie anti-écologique et antisociale.

Le silence plane sur l’immense entrepôt d’Ynsect à Poulainville, dans la Somme. De mai 2021 à décembre 2025, des millions de larves de ténébrions bruns, longues d’environ 2 centimètres, s’y agitaient dans des bacs violets empilés sur près de 20 mètres de haut. L’usine les transformait en une poudre riche en protéines destinée à l’alimentation animale. Jusqu’à sa mise en liquidation qui a mis à l’arrêt sa production.

Ynsect avait pour ambition de déclencher une révolution agricole mondiale en produisant en masse un substitut à la farine de poisson, un ingrédient clé dans l’alimentation des poulets, des porcs et surtout des poissons d’élevage. La production de cet aliment décime aujourd’hui les océans et accélère la crise climatique. Plus d’un cinquième de toute la faune marine pêchée est transformé en farine de poisson, ce qui provoque la surexploitation de plus d’un tiers des stocks mondiaux de poissons. Le phénomène s’aggrave chaque année.

En 2021, Ynsect avait été salué par la presse comme la plus grande ferme d’insectes au monde. L’entreprise était le « symbole de la reconquête de la souveraineté protéique », fanfaronnait le ministre de l’Agriculture de l’époque, Julien Denormandie. Des investisseurs ont injecté plus d’un demi-milliard de dollars dans l’entreprise. L’État français a lui engagé au moins 170 millions d’euros d’argent public selon les calculs de Mediapart.

La « reconquête » a rapidement tourné au cauchemar. Dès 2022, Ynsect avait déjà accumulé plus de 105 millions de dollars de pertes. Incapable de payer ses dettes, il a déposé une demande de mise en redressement judiciaire en septembre 2024. Sa liquidation a été prononcée par le tribunal des activités économiques d’Évry en décembre 2025. La faute à une production gargantuesque de larves qui n’a jamais rencontré le marché auquel elle était destinée, la filière étant solidement structurée autour d’une ressource peu chère.

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La nécessité de trouver une alternative à la farine de poisson

L’ascension et la chute d’Ynsect illustrent la difficulté de réduire le poids environnemental de l’alimentation animale. À l’échelle mondiale, seul un faible pourcentage des cultures est destiné à l’alimentation humaine. « Il faut plus d’une calorie d’aliments pour animaux pour produire une seule calorie de viande, de produits laitiers ou d’œufs », résume Paul West, chercheur au sein de Project Drawdown. L’usage des animaux comme intermédiaires caloriques consiste donc en une utilisation particulièrement inefficace de la nourriture.

La farine de poisson est une source de protéines très prisée pour alimenter le bétail et particulièrement l’aquaculture, qui produit la moitié des produits de la mer à l’échelle mondiale. L’élevage de poissons carnivores pose un véritable problème d’alimentation. Les exploitations aquacoles qui produisent du saumon, du thon, des crevettes ou du bar européen consomment souvent plus de poissons qu’elles n’en expédient aux supermarchés et aux restaurants. Un thon d’élevage peut ainsi engloutir plus de quinze fois son poids en poissons sauvages transformés en farine de poisson. Les crustacés d’élevage, comme les crevettes, sont les plus gros consommateurs, représentant environ 30 % de la farine de poisson utilisée dans le monde.

Riches en matières grasses et en protéines, les alternatives telles que les asticots, les larves et les vers ont été présentées comme des substituts intéressants à la farine de poisson, responsable de dégâts considérables. Une enquête sur la farine de poisson menée dans plus de 60 pays par The Outlaw Ocean Project, à laquelle Reporterre participe, a mis en évidence un ensemble de délits et d’incidents liés à cette industrie. Ils sont présentés dans Bait to Plate, un outil en ligne qui cartographie les chaînes d’approvisionnement des produits de la mer. The Outlaw Ocean Project a recensé des dizaines de décès évitables de travailleurs à bord des navires et dans les usines de farine de poisson.

Elle dévoile également le déversement systématique de déchets toxiques dans les cours d’eau locaux et la pêche illégale à grande échelle pratiquée par les navires qui approvisionnent ces usines.

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