Disparition de Francis Hallé, le botaniste qui nous a appris à lever les yeux vers les arbres (02/01/2026)

Article de  Laure Noualhat, publié dans Reporterre le 02.01.2026

Le botaniste Francis Hallé, inlassable défenseur des forêts, est mort le 31 décembre à 87 ans. Celui qui voyait les arbres comme des êtres vivants à part entière laisse derrière lui une boussole : regardons plus haut, vers la canopée, pour enfin la respecter.

On le croyait éternel comme un chêne. Probablement parce qu’il parlait des arbres comme on parle du temps long. Parce qu’il arpentait la canopée quand nous marchions les pieds sur terre et la tête ailleurs. Parce qu’il rappelait, inlassablement, que la forêt n’est pas un décor mais un monde, ancien, complexe, irremplaçable. Francis Hallé est mort le 31 décembre. Il laisse derrière lui bien plus qu’une œuvre scientifique : un déplacement du regard.

Botaniste de terrain, spécialiste mondial de l’architecture des arbres et des forêts tropicales, Francis Hallé a passé sa vie à explorer ce que l’humanité avait oublié de regarder. La canopée — ce « toit vivant » de la forêt, concentré de biodiversité, longtemps resté inaccessible — fut son territoire. Avec les expéditions du Radeau des cimes, il a littéralement inventé une manière de pénétrer la forêt par le haut, sans la détruire, révélant un foisonnement d’espèces, de symbioses, de lenteurs et de stratégies évolutives dont nous ignorions presque tout.

Un trésor unique

Au-delà de ses indéniables apports scientifiques, Francis Hallé était aussi un passeur, un conteur rigoureux, précis, mais jamais technocratique. Dans ses conférences comme dans ses livres, il expliquait que les arbres ne sont pas des « objets » mais des êtres vivants aux temporalités démesurées, capables d’attendre, de coopérer, de résister, de se déplacer et même de « séduire les nuages ». Il se méfiait de l’arrogance humaine, de cette idée selon laquelle tout serait mesurable, maîtrisable, compensable. La forêt, rappelait-il, n’est pas replantable à l’échelle d’une vie humaine. Une forêt primaire détruite est perdue pour des siècles, voire des millénaires.

À contre-courant des discours dominants, le chercheur a toujours tenu une ligne claire : on ne sauvera pas les forêts en les « gérant mieux », mais en cessant de les exploiter comme des champs de bois. Point. Hallé dénonçait régulièrement la sylviculture industrielle, les coupes rases, les plantations monospécifiques travesties en solutions climatiques. Pour lui, la forêt était un système relationnel d’une extrême finesse, où chaque espèce, chaque strate, chaque lenteur comptait. « N’y touchons plus ! » livrait-il en 2012 devant les caméras de Luc Jacquet.

« Francis était un scientifique à l’ancienne, se souvient le réalisateur, il passait son temps à dessiner pour consigner ses observations. Il y avait dans son bureau à Montpellier des carnets sur plus de quarante années de travail. C’est un trésor unique. »

 

« Pour lui, les arbres étaient des êtres vivants à part entière »

Lors de leur premier repérage dans l’océan forestier de Guyane, Francis Hallé se désolait avec émotion de la destruction de ces forêts primaires qui nous sont si vitales et dont il dessinait sans relâche les détails merveilleux, arbres, lianes, branches, fleurs…

De fait, le film de Luc Jacquet — autant pédagogique que poétique — entrelace les crobards du chercheur au foisonnement d’images chlorophylliennes. « Il a changé ma vie, c’est aussi simple que cela, explique Luc Jacquet. Francis était un scientifique “à l’ancienne”, qui englobait de nombreuses disciplines et s’appuyait sur des années d’observation patiente. Pour lui, les arbres étaient des êtres vivants à part entière. C’était un privilège incroyable de l’écouter en parler avec tant d’érudition et d’amour. »

Ces dernières années, il s’était engagé avec force pour la renaissance d’une grande forêt primaire en Europe de l’Ouest, convaincu que notre continent a aussi droit à un espace rendu au sauvage, hors logique de rendement. Il proposait de sanctuariser 70 000 hectares durant... 800 ans ! Huit siècles sans toucher à rien ?! Une proposition jugée utopique par certains, vitale par d’autres — et profondément politique. Hallé savait que protéger la forêt, c’est aussi accepter de perdre du contrôle.

Sa disparition laisse un vide immense, à l’heure où les arbres brûlent, tombent, dépérissent sous le double effet du dérèglement climatique et de la prédation économique. Mais elle laisse aussi une boussole. Regarder plus haut. Penser plus long. Accepter que le vivant ne nous soit pas subordonné. Francis Hallé n’aimait pas les hommages emphatiques. Levons les yeux, la canopée est toujours là. Elle a perdu son ambassadeur de choix et attend patiemment que nous apprenions, enfin, à la respecter.

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Pour Francis Hallé, «  les arbres étaient des êtres vivants à part entière  », se souvient Luc Jacquet. «  C’était un privilège incroyable de l’écouter en parler avec tant d’érudition et d’amour.  » © David Richard / Reporterre

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