« On en voit un, puis deux, puis trois… » Au fond de l’Atlantique, un cimetière de fûts radioactifs (02/07/2026)

Extraits de l'article d'Émilie Massemin publié dans Reporterre le 02.06.2026

Une expédition a collecté des échantillons autour des fûts contenant des déchets radioactifs immergés dans l’océan Atlantique jusqu’en 1990. L’heure est maintenant à l’analyse pour comprendre les effets de cette pratique sur les fonds marins.

Nous sommes à 4 700 m de profondeur, dans les plaines abyssales de l’Atlantique Nord-Est. Sur la vidéo, la seule lumière provient des projecteurs du Nautile, un sous-marin scientifique habité de 8 m de long, qui éclairent cette immense étendue de sédiments toute plate. « Ce qui est saisissant, c’est l’approche des fûts de déchets radioactifs. On en voit un, puis deux, puis trois, puis quatre… » raconte Patrick Chardon, ingénieur de recherche au CNRS, spécialiste de la mesure de la radioactivité dans l’environnement.

La plupart sont dévorés par la rouille. « Leurs parois ondulées sont complètement corrodées, avec des couleurs très vives, très rouges. On devine encore les marquages sur certains fûts : le symbole de la radioactivité, des étiquettes, des inscriptions. Et autour, il y a aussi des déchets plus récents comme des sacs plastiques, des bouteilles et des pots de peinture », poursuit Javier Escartín, directeur de recherche au CNRS et au Laboratoire de géologie de l’École normale supérieure, spécialiste des océans profonds.

Autour de ces funestes rebuts, une explosion de coraux, d’éponges, de crabes et d’anémones. Et l’invisible ballet des radionucléides, les atomes radioactifs relâchés par ces colis empoisonnés. Ces images spectaculaires sont celles de la deuxième campagne de la mission Nodssum. Pilotée par Patrick Chardon et Javier Escartín, elle vise à « comprendre le comportement de la radioactivité dans l’océan profond », résume l’expert.

Des colis oubliés depuis trois décennies

Entre 1946 et 1990, avant que cette pratique ne soit interdite par la Convention de Londres, pas moins de 200 000 fûts de déchets enrobés de ciment, de bitume ou de résine ont été balancés dans la zone par plusieurs pays européens. « À la fin des années 1970, on voyait à la télévision les campagnes de Greenpeace, les Zodiac et les barils qui tombaient à la mer. C’est une image qui m’est restée », se souvient Javier Escartín.

Patrick Chardon, lui aussi, a été frappé par « le contraste entre l’image du nucléaire comme une énergie d’avenir, propre, et le fait que ses déchets aient été rejetés au fond de l’océan ». Puis, plus rien. Les colis ont été oubliés dans leur cimetière marin pendant trois décennies, sans que les évaluations régulières des sites promises n’aient jamais été réalisées.

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Faut-il conclure, en voyant cette vie foisonnante, que balancer des fûts au milieu des océans est un mode de gestion acceptable des déchets radioactifs ? « C’est une question que nous nous sommes posée dès le début du projet, admet Patrick Chardon. Si nos résultats montraient que ces déchets n’ont pas de conséquences sur l’environnement, est-ce que certains ne s’en serviraient pas pour défendre un retour des immersions de déchets au fond de la mer ? »

Pour le scientifique, la réponse est clairement non : « Sur le long terme, ce n’est pas une pratique qu’il faut envisager. L’idée de déverser des déchets radioactifs dans un milieu naturel est totalement aberrante. Nous connaissons encore très mal les grands fonds marins, et pourtant nous y avons ajouté des déchets issus des activités humaines. Or, ces écosystèmes ont aussi le droit d’exister pour eux-mêmes. »

Ces recherches fondamentales restent cependant très utiles. Ces fûts ne sont en effet pas les seuls rebuts radioactifs à reposer dans le silence et l’obscurité des fonds marins. S’y cachent des déchets radioactifs dont l’immersion illégale en Méditerranée est attribuée à des mafias italiennes, mais aussi des sous-marins nucléaires.

L’essor de l’exploitation des nodules polymétalliques, qui consiste à récupérer, au fond des océans, de petites concrétions rocheuses riches en métaux stratégiques comme le nickel, le cobalt, le manganèse et le cuivre, pourrait aussi remettre de la radioactivité en circulation dans l’océan profond. « Jusqu’à présent, on ne disposait pas des outils ni des méthodologies permettant d’appréhender ces conséquences et d’essayer de les quantifier. C’est vraiment tout l’intérêt de ce volet méthodologique », se réjouit Patrick Chardon.

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Certains fûts sont totalement éventrés, leur contenu s’est dispersé dans l’océan. © Nodssum Cruise, CNRS, Flotte océanographique française, Ifremer, Miso Facility/Whoi

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