Les dirigeants européens savent, lorsque cela les arrange, prendre les mots au sérieux. Il y a quinze ans, ils invoquaient ceux de Mouammar Kadhafi et de son fils, qui promettaient de « purger la Libye maison par maison » et de « faire couler des rivières de sang », pour légitimer une intervention militaire dans ce pays. Désormais, M. Donald Trump peut claironner un génocide, le plus grave crime en droit international, et chacun vaque à ses occupations. La Chine a appelé à la « désescalade ». La présidente de la Commission européenne, Mme Ursula von der Leyen, et la diplomate européenne en chef, Mme Kaja Kallas, sont restées muettes. La conduite de M. Trump « est source d’une très grande imprévisibilité, d’une très grande incertitude qui s’invitent dans notre vie quotidienne », commentera benoîtement le ministre des affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot. Quant à l’ancien président américain Barack Obama, il a consacré son seul tweet du jour à la victoire d’une équipe universitaire de basket-ball. Nul n’a exigé de comptes ou de sanctions, ni même jugé utile de qualifier clairement de tels propos. Toute la journée du 7 avril, les commentateurs ont spéculé sur les intentions du président américain — va-t-il le faire ? s’agit-il d’une stratégie de négociation ? —, tandis que les chaînes d’information en continu déployaient leurs bandeaux-chocs : « Cette nuit, 2 heures, fin de l’ultimatum. Trump va-t-il détruire l’Iran ? À suivre en direct sur BFM TV ».
L’accumulation des crises (écologique, sanitaire, économique, énergétique…), la multiplication des conflits, le génocide perpétré à Gaza dans l’indifférence des chancelleries, l’enchaînement des nouvelles dramatiques à un rythme toujours plus frénétique ont produit une accoutumance au pire, conjuguée à un sentiment d’impuissance. Cette journée presque comme une autre sera peut-être la dernière en Iran, mais pour « nous » le soleil se lèvera demain comme ce matin, alors à quoi bon s’inquiéter ? Cette fois, M. Trump n’a pas mis sa menace à exécution. Mais, en l’absence de toute résistance, ses mots ont fait leur œuvre. Ils ont repoussé les frontières du dicible, et déjà commencé à tracer celles du possible.


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