Montée des eaux : comment l’Antarctique fait planer la menace du pire (02/02/2026)
Extraits de l'article de Vincent Lucchese, publié dans Reporterre le 02.02.2026
Le niveau des mers augmente, et va encore s’intensifier avec la fonte des glaciers. À quel point ? La réponse à cette question dépend d’une source d’incertitude majeure, étudiée par les scientifiques : le cas de l’Antarctique.
Jusqu’à quelle hauteur la mer va-t-elle monter ? Et, surtout, à quel point le changement climatique va-t-il accélérer cette élévation du niveau des océans, qui a déjà commencé ? La question taraude les climatologues et glaciologues, dont les regards convergent vers une source d’incertitude massive pour l’avenir : l’Antarctique.
Des millions de milliards de tonnes de glace recouvrent le continent polaire. Elles forment une calotte dont la structure et les dynamiques sont d’une très grande complexité. Or, l’écoulement de cette glace vers l’océan constitue l’un des facteurs majeurs de l’élévation à venir du niveau de la mer. Si l’ensemble de la calotte antarctique fondait, la mer monterait de 58 mètres.
Un tel scénario est fort heureusement totalement exclu. Pour autant, de nombreuses inconnues entourent la fonte partielle en cours du continent, et notamment la vitesse d’écoulement et les mécanismes de déstabilisation de certains glaciers. Ce sont ces inconnues qui expliquent que les projections pour 2100 soient très incertaines.
1 milliard d’humains bientôt concernés
Si l’on suit notre trajectoire climatique actuelle, menant à 2,7 °C de réchauffement en 2100, la mer devrait monter de 44 à 76 cm en fin de siècle, selon les projections du Giec, par rapport au niveau de référence de la période 1995-2014. Dans le scénario pessimiste de très fortes émissions, la hausse serait comprise entre 63 cm et 1,01 m. Voire, en prenant en compte le déclenchement d’éléments jugés très improbables, de 1,6 m. Et encore : des experts du sujet sondés dans une étude en 2019 estimaient plausible que l’élévation dépasse les 2 mètres dès 2100.
De tels écarts d’estimation sont d’autant plus problématiques qu’une dizaine de centimètres d’élévation supplémentaire est déjà catastrophique. Si le réchauffement planétaire atteint 2 °C plutôt que 1,5 °C en 2100, la mer monterait en moyenne d’environ 10 cm de plus, estime le Giec, avec pour conséquence de rendre 10 millions de personnes supplémentaires vulnérables à cette hausse.
Plus la mer monte, plus s’accroissent les risques de submersion, d’érosion côtière, de salinisation des sols et des ressources en eau douce, et de destructions catastrophiques provoquées par des événements climatiques extrêmes. Dès 2050, 1 milliard d’habitants des régions côtières dans le monde seront vulnérables à de tels risques, d’après la synthèse des connaissances établie par le Giec.
Les mystères de la calotte Antarctique font partie des « lacunes majeures dans les connaissances des processus critiques » qui « entravent l’adaptation au changement climatique », alertait une étude publiée en février 2025 dans le journal Science.
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Encore des trous dans les modèles
De fait, les scientifiques s’accordent à dire qu’une montée de la mer de 2 mètres est dorénavant presque inéluctable après 2100. Le seuil pourrait être dépassé dès 2120 dans un scénario d’émissions extrêmes de gaz à effet de serre, et atteindre plus de 5 mètres en 2300. Les contraintes d’adaptation pour les générations — pas si lointaines — postérieures à 2100 s’annoncent abyssales.
Quant au risque de mauvaises surprises au cours de notre siècle, il est alimenté par une dernière catégorie d’incertitudes concernant l’Antarctique : celles qui concernent les processus que nous ne connaissons pas du tout, mais que les scientifiques s’attendent à voir surgir à l’avenir.
« On sait qu’au-delà de 2 °C de réchauffement, nos modèles ne sont pas complets. Au-delà de ce seuil, il y aura des processus qu’on ne connaît pas », souligne Benoit Meyssignac, chercheur au Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales (Legos) de Toulouse.
« Il y a des limitations liées à nos capacités de calcul. Et on sait qu’on a de grosses incertitudes sur les interactions avec l’océan, par exemple. Mais on paramétrise nos modèles pour essayer d’intégrer cette marge d’incertitude. On progresse et nos modèles reproduisent de mieux en mieux la fonte observée aujourd’hui », assure Violaine Coulon.
De tous ces éléments ressort tout de même une certitude : nous ne maîtrisons absolument pas les conséquences de nos actes lorsque nous déstabilisons le climat. La gravité absolue des désastres à venir, quelles que soient les incertitudes entourant leur ampleur et leur vitesse, mériterait de servir d’étalon pour jauger de toutes les décisions politiques.
« Même sans inclure les scénarios les plus extrêmes et improbables, 80 cm ou 1 m d’élévation, c’est déjà catastrophique et dramatique », dit Hélène Seroussi. « Cela pourrait être contre-productif de trop insister sur les scénarios extrêmes. Ça nourrit l’argumentaire de ceux qui prônent le recours aux projets dangereux de géoingénierie glaciaire », abonde Violaine Coulon.
Les scientifiques continuent, quoi qu’il en soit, d’améliorer leurs modèles et leurs connaissances de l’Antarctique. Notre capacité à comprendre et appréhender les catastrophes à venir dépendra des moyens alloués à la science, brutalement attaquée par Donald Trump et par un capitalisme radicalisé qui semble s’accommoder du désastre dont il continue de tirer profit.

En Antarctique, l’écoulement de la glace vers l’océan est l’un des facteurs majeurs de l’élévation à venir du niveau de la mer. - © Cécile Guillard / Reporterre
21:34 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : changement climatique, antarctique, fonte des glaces, reporterre |
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