Des généraux à Milei : l’Argentine sous la tutelle de sa dette (28/06/2026)

Article de Mikaël Faujour publié par le CADTM le 19.06.2026

Le 24 mars 1976, les militaires argentins renversent le gouvernement d’Isabel Perón. On sait que la dictature qui s’ensuit fait disparaître jusqu’à trente mille personnes, mais non qu’elle a multiplié par six sa dette extérieure – de 7,8 à 45 milliards de dollars entre 1975 et 1983 – avec le concours actif de grandes banques commerciales européennes. Le début d’un engrenage financier sans fin, qui explique même, cinquante ans plus tard, l’arrivée au pouvoir de Javier Milei, qui en est l’héritier idéologique.

 

Jusqu’au coup d’État de 1976, la présence des banques étrangères en Argentine était restée stable pendant plus d’un siècle. En 1863, la Bank of London and South America ouvre le bal. De 1863 à 1975, une quinzaine d’établissements s’installent dans le pays. Puis, avec l’arrivée au pouvoir de la junte militaire, les choses s’accélèrent et le nombre de banques étrangères passe de 15 à 33 entre 1976 et 1982 [1].

La mécanique s’enclenche dès juillet 1976, quatre mois après le putsch. José Alfredo Martínez de Hoz, ministre de l’Économie nommé par la junte – un fils de l’aristocratie terrienne argentine, formé à Eton et Cambridge –, entreprend une tournée européenne pour convaincre les grandes places financières de prêter à Buenos Aires.

À Londres, il est reçu à dîner par les dirigeants de Lloyds Bank et de Baring Brothers au Brooks Club, l’un des clubs les plus « select » de la ville, et il fait même la couverture d’Euromoney en septembre 1976. Le magazine financier résume alors l’état d’esprit du milieu : «  L’Argentine n’est plus un nom à faire frémir les banquiers internationaux. »

Résultat de cette tournée : les banques britanniques prêtent 60 millions de dollars en quelques semaines [2]. Un prêt global de 970 millions de dollars, associant banques américaines, canadiennes, européennes et japonaises, est organisé dans l’année [3].

 « Ils ont maîtrisé le terrorisme ouvert, au prix de quelques droits humains. »

Les archives des banques européennes, aujourd’hui accessibles aux chercheurs, attestent une conscience parfaitement lucide de la situation.

Dès juillet 1976, Guy Huntrods, directeur de la division Amérique latine de Lloyds Bank International, rédige un rapport confidentiel à l’intention des dirigeants de la banque. Il s’y réjouit du renversement du gouvernement péroniste et balaie les accusations de répression, « très à la mode dans certains milieux trop prompts à porter des jugements superficiels et biaisés sur des pays d’Amérique latine dont les formes de gouvernement n’entrent pas dans le moule gris de la social-démocratie ».

Un an plus tard, en septembre 1977, le président de Lloyds Bank, Sir Jeremy Morse, résume sa visite de trois jours à Buenos Aires : « Le gouvernement militaire a maîtrisé le terrorisme ouvert à un certain prix en matière de droits humains. » Les résultats économiques le satisfont davantage : les profits argentins de la banque approchaient 10 millions de livres sterling.

La Société Générale ne fut pas en reste. En mars 1980, son économiste en chef, Yves Laulan, revient d’Argentine. Dans son rapport interne, il note que « la sécurité à Buenos Aires est remarquable, de jour comme de nuit » et conclut : « L’Argentine continue de représenter un bon risque-pays pour notre banque. » Entre 1978 et 1980, les engagements de la Société Générale sur l’Argentine avaient augmenté de 446 %.

Barclays, de son côté, produit en juin 1977 un rapport interne intitulé « Régimes oppressifs en Amérique latine », qui reconnaît que « pratiquement tous les gouvernements sud-américains sont tyranniques ». Cela ne la dissuade pas de poursuivre ses activités dans la région. Les violations des droits humains étaient connues, documentées dans la presse internationale et dénoncées par Amnesty International dès les mois qui ont suivi le coup d’État. « On n’a pas découvert les tortures à la fin de la dictature  », résume aujourd’hui Altamura.

En huit ans, quelque 30 000 personnes ont été enlevées, torturées dans plus de 500 centres de détention clandestins – dont l’infâme École de mécanique de la marine (ESMA) à Buenos Aires –, puis jetées vivantes dans le fleuve La Plata ou la mer depuis des avions militaires, ou exécutées sans procès. Des centaines de nourrissons nés de mères détenues ont été volés et remis à d’autres familles ; les Grands-mères de la Place de Mai en ont à ce jour retrouvé plus de 130.

 

 Banques et États : une complicité à double étage

Les banques commerciales n’étaient pas les seules en cause. Cinq mois seulement après le coup d’État, en août 1976, le FMI signait un accord de confirmation de 260 millions de dollars avec la junte. En septembre de la même année, la Banque mondiale publiait un rapport sur l’Argentine – sans la moindre mention des droits humains [4]. En mai 1978, lors d’une réunion du conseil de la Banque mondiale portant sur un prêt de 60 millions de dollars à Buenos Aires, un administrateur tente d’évoquer les « conditions sociales » du pays. Robert McNamara, président de l’institution, tranche : « Nous nous écartons de la question qui nous occupe, qui est ce projet précis » [5].

Le cas français révèle une imbrication encore plus directe entre banques et pouvoir politique. Nationalisés depuis 1945, le Crédit Lyonnais et la Société Générale sont, durant toute la période 1976-1983, des établissements publics. Lorsque ces banques prêtent à Buenos Aires, c’est donc l’État français qui finance la junte.

Comme l’établissent Altamura et Flores Zendejas à partir des archives bancaires, « les grandes banques françaises avaient l’État comme actionnaire unique et voyaient souvent leurs décisions de prêt imposées directement par le ministère des Finances [… de sorte que] refuser certains prêts était presque impossible » [6]. La pression prend des formes explicites : en 1980, Philippe Lagayette, directeur au Trésor, avertit les établissements récalcitrants que « le ministre n’oublierait pas les banques qui auraient refusé de participer ».

En mai 1980, Martínez de Hoz était reçu à Paris par le président Valéry Giscard d’Estaing et rencontrait les ministres de l’Industrie, du Commerce extérieur et de l’Économie. L’ambassade britannique commente : la France, « avec sa volonté bien connue d’accroître ses exportations, est à l’avant-garde des pays prêts à faire des affaires avec l’Argentine ». Ces affaires incluaient la vente d’armes : avions de chasse et missiles Exocet livrés à Buenos Aires, financés par des montages bancaires garantis par l’État via la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface). La marine argentine figurait au sixième rang des débiteurs du pays, avec plus de deux milliards de dollars empruntés aux banques commerciales.

En 1983, la Banque des règlements internationaux reconnut dans son rapport annuel que, si les autorités de surveillance encourageaient une modération des prêts, « les gouvernements n’étaient pas toujours opposés à solliciter la participation des banques dans les financements liés aux exportations » [7].

 Dette illégale, impunité durable et réhabilitation de la junte

En juillet 2000, le juge fédéral argentin Jorge Ballestero rend son verdict dans l’affaire initiée par le journaliste Alejandro Olmos dès 1982. Sa conclusion est sans appel : la dette contractée par la junte est en grande partie illégale. Le magistrat identifie plus de 470 actes illicites [8], parmi lesquels des prêts forcés aux entreprises d’État, la nationalisation de dettes privées de grands groupes industriels et la fuite simultanée de capitaux – la dette s’évaporant hors du pays au moment même où elle est contractée. Ce jugement n’a eu aucune suite pénale internationale. À ce jour, aucune instance judiciaire ne s’est saisie des archives bancaires révélées par des chercheurs tels que Carlos Edoardo Altamura.

Le parallèle entre Javier Milei, chouchou des « libéraux » contemporains, et Martínez de Hoz vient à l’esprit et évoque une continuité historique profonde. Celui-ci était resté « l’homme aux mains propres » de la junte : formé dans les meilleures institutions britanniques, admiré des banquiers de Wall Street et de la City, il avait fait de la dictature un interlocuteur crédible pour la finance internationale – au point que le magnat David Rockefeller le saluait publiquement comme l’un des « grands ministres de l’Économie » argentins. Sa photo en couverture d’Euromoney en 1976 était – toutes proportions gardées – ce que représente aujourd’hui la couverture médiatique favorable de Javier Milei dans la presse financière anglo-saxonne. « Quand Milei s’exprime à Davos, il montre le lien entre les élites internationales pour défendre un modèle économique qui ne bénéficie pas aux populations locales, avec un modèle centré sur l’étranger plutôt que sur le domestique », observe Altamura.

En 1983, le président Raúl Alfonsín fait le choix de reprendre la dette contractée par la junte – une dette que les créanciers refusent de remettre en cause. Ce transfert, des bourreaux vers leurs victimes, inaugure ce qu’on appelle la « décennie perdue » : plans d’ajustement imposés par le FMI, austérité, effondrement des niveaux de vie. Depuis lors, l’endettement cyclique est devenu un instrument de pression permanent sur les gouvernements argentins, quelle que soit leur couleur politique.

Et c’est ainsi que Javier Milei, économiste de télévision péremptoire, cultivant une image de rebelle « anti-système », a pu accéder au pouvoir pour résoudre une interminable chienlit financière héritée de la dictature. Tout en se gardant bien – en est-il capable seulement ? – d’en pointer l’origine-ci : la dette contractée sous la dictature. Plus simple et efficace de blâmer le dernier pouvoir – de centre-gauche – et de la droite néolibérale qui l’ont précédé (quitte à convoquer des figures de cette dernière pour le soutenir au second tour puis exercer le pouvoir…) que de reconnaître le rôle d’une dictature pour laquelle il n’a jamais caché sa sympathie. À la fin des années 1990, il avait ainsi travaillé comme conseiller politique pour un député condamné plus tard pour crimes contre l’humanité ; sa vice-présidente, Victoria Villarruel, a fait de la réhabilitation de la dictature le combat d’une vie ; et le négationnisme s’est imposé depuis le sommet de l’État après son arrivée au pouvoir.

Un dernier fait mérite également d’être mentionné. Sous Milei, les budgets de la recherche en sciences sociales ont chuté drastiquement. Ainsi, l’historienne Victoria Basualdo, qui animait l’un des principaux réseaux internationaux de chercheurs sur la répression et la complicité des entreprises durant la dictature, a vu son programme interrompu après un an. Un exemple parmi d’autres…

Le pays qui paie encore les dettes de sa dictature détruit aussi, avec un président qui en revendique l’héritage, les outils intellectuels permettant de la comprendre.

 

Notes

[1«  Friends in High Places  ? International Banks and the Argentinian Military Dictatorship  », Carlos Edoardo Altamura, Journal of Contemporary History, 2025.

[2«  Global Banks and Latin American Dictators, 1974-1982  », Carlo Edoardo Altamura, Business History Review, 2021.

[3«  Dirty War/Dirty Loans  », mémoire de master de David Spector, Harvard, 2026.

[4Argentina : Economic Memorandum, Banque mondiale, cité par David Spector, op. cit.

[5Procès-verbal du conseil de la Banque mondiale, cité par David Spector, op. cit.

[6«  Politics, International Banking, and the Debt Crisis of 1982  », Carlos Edoardo Altamura et Juan Flores Zendejas, Business History Review, vol. 94, n° 4, 2021.

[7BRI, Rapport annuel 1983, cité par Altamura et Flores Zendejas, art. cit.

[8«  El frente de la deuda externa en los añosde Alfonsín (1983-1985) : de la estrategiade integración internacional a laspresiones en la economía nacional  », Ignacio Andrés Rossi, Travesía, vol. 24, nº 2, juillet-décembre 2022.

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