Tribune de l’Observatoire de la liberté de création (OLC) (01/06/2026)
Depuis plus de quarante ans, Canal+ joue un rôle essentiel dans la vitalité et la diversité des cinémas français et européen, y compris celles des films indépendants et du cinéma d’auteur. De fait, il s’agit d’un pilier de l’économie du cinéma, et non d’un acteur ordinaire : la chaîne occupe une position dominante. Les autres diffuseurs, notamment publics, disposent de moyens nettement moindres.
Canal+ est une chaîne commerciale qui fonctionne par abonnement et dont l’un des arguments commerciaux principaux est l’offre de films nouveaux et variés à ses abonnés. C’est de là que provient l’argent investi par Canal+ dans la chaîne de cinéma, et non de subventions publiques. La chaîne a le devoir contractuel et légal de l’investir en contrepartie de son autorisation d’émettre, sous le contrôle de l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), à laquelle elle doit rendre des comptes. En conséquence, le groupe a des obligations d’achat de droits de diffusion afin d’aider les films à être produits.
Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire du groupe Canal+, a montré sa capacité de nuisance dans le secteur de l’édition. Alors qu’il est à la tête d’une chaîne du livre qui va des éditeurs aux distributeurs et aux points de vente, il a mis en coupe réglée des maisons d’édition autrefois réputées pour le sérieux et la diversité de leurs publications.
La filière du cinéma n’est pas structurée de la même manière, puisqu’elle repose sur plusieurs piliers et une politique culturelle publique : le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), les conventions passées avec les chaînes, les obligations de diffusion, le rôle de l’Arcom et celui du service public audiovisuel.
Un tournant majeur
Or, tous ces mécanismes qui permettent d’éviter les mêmes dérives que dans le domaine du livre sont aujourd’hui la cible de l’extrême droite. D’abord, l’Arcom, parce qu’elle sanctionne les chaînes du groupe Bolloré qui diffusent des contenus illégaux, notamment racistes, jusqu’à leur retirer leur autorisation de diffusion. Ensuite, le CNC, par haine du cinéma d’auteur et en raison du prétendu mauvais usage d’un argent qui, contrairement à ce qu’elle affirme, n’est pas public (le CNC redistribue une partie du prix payé par les spectateurs selon des règles qui sont connues de tous), et dont elle demande la suppression. Enfin, le secteur public audiovisuel, qu’elle veut privatiser pour des raisons avant tout politiques, à savoir faire taire toute pensée critique ou progressiste et imposer la pensée unique du capital lié aux idées réactionnaires.
La commission d’enquête de l’Assemblée nationale était, à cet égard, clairement orientée, de même que son rapporteur (le député Union des droites pour la République de l’Hérault Charles Alloncle), qui fait d’ailleurs l’objet d’une plainte pour prise illégale d’intérêts… avec le groupe Bolloré.
Dans le cinéma, l’entrée du groupe Bolloré au capital d’UGC représente un tournant majeur. Déjà propriétaire du groupe Canal+, dont on a dit le rôle central dans le financement du cinéma aux côtés du service public et du CNC, M. Bolloré est désormais en position d’étendre son influence à l’exploitation des salles de cinéma, avec la perspective d’un contrôle total du groupe UGC à l’horizon 2028. UGC constitue l’un des principaux réseaux de diffusion cinématographique en France, notamment à Paris, l’UGC Ciné Cité Les Halles étant la salle la plus fréquentée d’Europe.
Cette opération marque une étape inédite dans la concentration verticale de toute la chaîne du cinéma, de sa fabrication à sa diffusion : financement, production, diffusion télévisuelle et, désormais, exploitation des salles. Une telle concentration fait peser, en soi, un risque majeur sur la liberté de création et de diffusion des œuvres.
Il est pleinement légitime que des professionnels du cinéma aient exprimé publiquement leurs inquiétudes à ce sujet dans une tribune publiée par Libération le 11 mai. Celle-ci ne mettait pas en cause les équipes de Canal+, dont l’engagement en faveur du cinéma est avéré. Elle alertait sur les risques qu’une telle concentration des pouvoirs culturels et médiatiques entre les mains d’un homme qui a témoigné clairement de son projet politique en faveur de l’extrême droite peut faire peser à terme sur les libertés de création et de diffusion des œuvres.
Risque de rétorsions
Les signataires de la tribune ont usé de leur droit de critique, non pour mettre en cause cet engagement, mais pour dénoncer la logique d’expansion de M. Bolloré et le risque que cet engagement cesse, comme dans le monde de l’édition.
Il importe d’affirmer que l’expression d’une inquiétude ou d’un désaccord critique ne peut pas faire courir le risque de rétorsions, dans l’exercice de leur profession, aux acteurs, aux auteurs, aux réalisateurs, aux techniciens ou aux producteurs qui les ont émis. La vitalité démocratique et artistique du cinéma suppose la possibilité d’un débat libre et contradictoire.
Nous nous opposons et nous opposerons à toute tentative autoritaire d’influence dans le monde de la culture. En France, en 2026, on ne dresse pas de liste noire, et on ne bannit pas des professionnels pour avoir exprimé une opinion. L’Observatoire de la liberté de création invite la direction de Canal+ à revenir sur sa déclaration, et propose l’ouverture d’un dialogue, ce qu’ont déjà suggéré le CNC et certaines organisations professionnelles. Ce dialogue est indispensable et doit réunir tous les acteurs. Madame la ministre de la Culture (Catherine Pégard), qui s’est exprimée à ce sujet, doit l’encourager.
Au-delà de cette polémique, cette situation révèle l’urgence de consolider le cadre démocratique et juridique concernant les concentrations dans le secteur culturel et audiovisuel.
L’Observatoire de la liberté de création demande la mise en place d’une loi anti-concentration plus stricte dans les secteurs de la culture (notamment le cinéma, les médias et l’édition) qui soit mise d’urgence à l’ordre du jour du Parlement, mais aussi un renforcement de l’Arcom dans ses pouvoirs de contrôle sur les situations de dépendance économique et d’influence dans les liens entre financement, diffusion et exploitation des œuvres. Enfin, nous appelons à une vigilance accrue des pouvoirs publics quant aux effets de domination susceptibles de porter atteinte à la diversité et à la liberté de la création et de la diffusion des œuvres.
Signataires : Fleur Albert, réalisatrice et déléguée de la Société des réalisatrices et réalisateurs de films à l’Observatoire de la liberté de création ; Marina Déak, réalisatrice et déléguée de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion à l’Observatoire de la liberté de création ; Agnès Tricoire, avocate et présidente de l’Observatoire de la liberté de création.
22:54 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : canal+, cinema, liberté de création |
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