Éloge du papier à l’heure du déluge numérique (01/01/2026)
Extrait de l'article de Benoît Bréville & Pierre Rimbert pour le Monde diplomatique daté de janvier 2026
Attention, voici un texte hors du temps, des flux et du tourbillon numérique. Sa construction n’obéit pas aux nouvelles règles adoptées par les journalistes, blogueurs, influenceurs, éditeurs pour tenter de survivre à la guerre de l’attention qui sévit sur les écrans. On entamera sa lecture sans connaître le nombre magique qui désormais précède la première phrase du moindre article en ligne, celui des minutes requises pour le parcourir. Son message principal ne crépite pas dès l’accroche pour imprimer les rétines, avant que celles-ci ne papillonnent ailleurs, comme lorsqu’elles survolent une page Web.
À l’aide d’un instrument de suivi oculaire, l’expert en ergonomie informatique Jakob Nielsen a établi que « le schéma de lecture dominant ressemble à un F. Les lecteurs ont tendance à commencer dans le coin supérieur gauche, puis à parcourir toute la page vers la droite. À mesure qu’ils descendent dans la page, ils regardent de moins en moins ce qui se trouve sur le côté droit ». Cinquante-quatre secondes : c’est le temps moyen passé sur une page Internet, mais la moitié des visites s’interrompent avant dix mouvements de trotteuse ; quant à la durée moyenne d’une visite sur un site d’information, elle ne dépasse pas… deux minutes . Si la longueur du propos implique de scroller, le visiteur tend à décrocher. D’autant que la multiplication des notifications sur son smartphone l’incite à consulter ses messageries qui débordent, à répondre à un texto, à débobiner le fil infini d’Instagram ou de TikTok. Même les liens hypertextes, joyaux du format numérique qui ouvrent un accès-gigogne à une connaissance illimitée, dégradent en définitive la compréhension : « La prise de décision supplémentaire et le traitement visuel requis pour naviguer d’un lien à l’autre augmentent la charge cognitive des lecteurs, sollicitant une capacité de mémoire qui dépasse peut-être leurs aptitudes », conclut une revue des études sur le sujet .
Du « temps de cerveau humain disponible » que l’ancien président-directeur général (PDG) de TF1 Patrick Le Lay se vantait en 2004 de vendre à Coca-Cola à la mise aux enchères scientifique des consciences orchestrée par les plates-formes numériques, l’économie des médias n’a pas fondamentalement changé de nature, ni d’objectif. Mais le rythme de l’information a connu une accélération vertigineuse.
Et les tâtonnements de l’Audimat pour cibler des audiences grossièrement découpées (la fameuse « ménagère de moins de 50 ans » chère aux publicitaires des années 1990) ont cédé la place à une individualisation raffinée du message grâce à l’extraction des données personnelles. Ces dernières alimentent les algorithmes qui déterminent statistiquement ce qu’il faut donner à voir, à lire et à entendre à chaque utilisateur pour qu’il reste le plus longtemps possible connecté à la plate-forme. Disputée, débitée en confettis, désintégrée en bribes de sons, morceaux d’images, fragments de mots, la collecte d’informations se trouve découplée des conditions qui permettent de lui donner du sens : la lenteur, la continuité, l’échappée belle de l’esprit. Au-delà de celui passé sur les écrans, l’ensemble des temps sociaux subissent ce déchiquetage destructeur.
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Si la civilisation de l’imprimé coexistera sans doute longtemps avec celle du pixel, le sort du journal papier demeure plus qu’incertain. Happés par les informations qui défilent, souvent gratuitement, sur leurs écrans, les lecteurs fuient les marchands de journaux, dont les ventes s’effondrent. En France, sur les 199 magazines recensés par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), plus de 150 ont vu leur diffusion payante baisser entre juillet 2024 et juillet 2025. Sur les onze premiers mois de l’année 2025, les ventes au numéro du quotidien Le Monde ont fondu de 15,3 %, celles du Figaro de 13,3 % ; Le Nouvel Obs affiche une baisse de 17,7 %, Télérama de 11,7 %… Pour masquer la bérézina, les titres gonflent artificiellement leur portefeuille d’abonnés numériques à coups de promotions qui fleurent la liquidation (« offre exceptionnelle Libé Friday, 2 ans pour 50 euros », soit moins de 10 centimes par jour). Mais le subterfuge ne compense pas les pertes générées par la diminution des ventes papier, et les suppressions de postes se multiplient : au Parisien, au Point, au Courrier picard, à La Montagne, au sein du groupe CMI (Marianne, Franc-Tireur, Elle…), chez Prisma Presse (Télé-Loisirs, Voici, Géo, Femme actuelle…), etc. Aux États-Unis, 136 journaux ont mis la clé sous la porte en 2024, faisant disparaître 7 % des emplois du secteur. L’hécatombe de titres conçus pour étendre l’influence de leurs propriétaires ne menace guère le pluralisme, mais elle renforce les positions de l’information algorithmique et accentue encore le dépeuplement des maisons de la presse. Cet effet de bord nous touche de plein fouet.
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21:28 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : presse écritr, numérique, monde diplomatique |
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