Points de suspension… (25/05/2007)

Finalement, nous voilà rassurés : il n’y a pas
de coupures de courant par EDF dans le Vouzinois,
simplement « des suspensions de fourniture
d’électricité ». C’est ce que l’on apprend de la part du
chargé de communication EDF (« L’UNION »du
10/11/06). Que ceux qui voient la différence lèvent le
doigt !
Nous avions tiré la sonnette d’alarme à ce
sujet au mois de juin dernier. A ce moment de
nombreux usagers étaient victimes de cette pratique
dans notre secteur. Manifestement cette époque n’est
toujours pas révolue, où l’on fait payer aux pauvres
leur propre misère.
La précarité, c’est jongler tous les jours pour
trouver de quoi manger, de quoi payer son loyer et
ses charges, de quoi se soigner ou élever ses
enfants… exercice bien difficile à tenir quand il faut
faire des choix entre toutes ces dépenses aussi
prioritaires les unes que les autres. Pour corser le
tout, il faudrait en plus jongler dans l’obscurité!
Il existe des services sociaux, et même une
commission spécialement prévue à cet effet au
niveau de chaque département. Mais quand ces
moyens aboutissent si souvent à des échecs, il est
grand temps de s’interroger sur leur fonctionnement.
Est-ce aux plus démunis à s’adapter à ces
mécanismes administratifs, ou bien ne serait-il pas
plus logique de faire évoluer ces voies de recours,
afin qu’elles soient compréhensibles et utilisables par
les plus exclus ?
L’arrêt de la fourniture de courant électrique
devrait rester une menace ultime, à utiliser très
exceptionnellement, pour des personnes
manifestement de mauvaise foi.
Cela ne paraît pas être le cas de la famille
d’Olizy, dont le journaliste nous relate l’histoire dans
l’édition du 10 novembre de « L’Union ».
Nous avons recueilli le témoignage de deux
familles de Vouziers qui ont vécu le même problème :
pour respecter leur anonymat, certains détails ont été
modifiés, mais leur histoire est malheureusement bien
réelle.
Madame B élève seule ses deux petits
garçons, dont un ne va pas encore à l’école. Il est
plutôt difficile d’espérer trouver un travail qui
laisserait assez de souplesse pour continuer à
s’occuper d’eux, et fournirait assez de revenus pour
payer une nourrice qui deviendrait nécessaire. Alors il
faut pouvoir finir chaque mois avec le revenu des
allocations. Mais vite apparaît un retard de loyer. Puis
un jour une dépense imprévue, ou un dossier en
retard qui fait tarder une allocation. Il faut faire
attendre la facture EDF. Mais le budget est tellement
sur le fil que le retard ne peut pas être rattrapé. Et un
jour, en rentrant de conduire son enfant à l’école, on
retrouve son logement sans électricité. Bien sûr il y
avait eu des avertissements et même un passage en
puissance réduite.
Mais comment trouver plusieurs centaines
d’euros, l’équivalent du revenu mensuel, quand on a déjà
une dette de loyer, et que le recours à la commission
départementale n’est plus possible ( il n’est disponible
qu’une fois par an) et par ignorance un appel a été fait
pour une petite somme, pour laquelle une autre voie de
solution aurait pu être utilisée.
Il faut donc faire face tout de suite : vider le
congélateur et le réfrigérateur en urgence, penser à
acheter des bougies pour ce soir, et le plus difficile : que
raconter aux enfants ?
Et dans la durée, d’autres difficultés
apparaissent : comment laver les draps ? Où conserver
les produits frais ? Comment empêcher les accidents avec
ces bougies le soir dans les différentes pièces du
logement : il n’est pas possible de toutes les surveiller en
même temps !
Les enfants supportent de plus en plus mal le
manque de lumière la nuit quand ils se réveillent
Avec l’aide des services sociaux, Madame B et sa famille
sont sorties de ce mauvais pas. Il ne reste plus que les
loyers en retard à régulariser petit à petit en espérant
qu’un imprévu ne remette pas tout en cause.
M. et Madame C ont la cinquantaine, et ont eu
trois enfants. Ils habitent un petit logement en ville, car ils
ne supportaient plus leur HLM trop bruyant. Ils font partie
des « travailleurs pauvres », qui ont un emploi à temps
partiel, ou en intérim, ou sont au salaire minimum : leur
revenu ne leur permet pas de couvrir les dépenses
courantes.
Quand M. C perd son emploi, il ne reste que les
560 euros du revenu de Madame pour vivre. Les choix
sont vite très difficiles : payer le loyer ou le téléphone,
l’eau ou l’EDF ?
Pour ne pas se retrouver dehors, on aboutit à une
dette de 200 euros à EDF. Et il faut en payer la totalité,
plus la remise en marche du compteur, pour que le
courant soit rétabli. Impossible à faire, donc on se
retrouve 4 mois dans le noir pour passer la soirée ; il faut
apporter son linge à laver chez son fils, ne plus acheter de
produits frais pour plus d’un jour.
Heureusement M. C retrouve un emploi aidé, et
sa petite paye sert à éponger la dette.
Mais quelle expérience humiliante.
Ce ne sont que deux exemples, mais assez
significatifs : ces personnes ne sont pas des délinquants.
Mère isolée, travailleurs pauvres, voilà les nouveaux
exclus que fabrique notre société.
Cet épisode n’est sûrement pas le dernier chapitre
de cette histoire exemplaire du fonctionnement de notre
société : comment sont traités les plus faibles. C’est pour
cela, mais aussi pour faire plaisir au représentant d’EDF,
que nous ne terminerons pas par une coupure brutale,
mais par des points de suspension…


Jean-Luc LAMBERT

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